Du voyage itinérant en Creuse considéré comme un des beaux arts. Saison 1.

La Creuse, département paisible s’il en fut et qui ne défraie pas la chronique, souffre pourtant dans notre club d’une réputation épouvantable. Car elle fut l’occasion, il y a quelques années, d’une épopée infernale menée par d’héroïques grognards et grognardesse (Pour ceux que ce néologisme effraierait, rappelons l’article 1 du code de l’égalité des sexes : « Une femme peut faire tout ce que fait un homme. En mieux ! »).

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   La Creuse telle qu’on la rêve : une nature verdoyante, des lacs attirants et des vaches heureuses

Partie préparer une semaine itinérante dans le Sud, façon soleil et détente, une valeureuse équipe composée de Christiane, Jean-Claude et Roger, s’est trouvée en fin de printemps, à une époque où l’on imagine traquer les cèpes et fricasser les girolles, confrontée à une méchante tempête de neige, résidu hargneux d’un hiver mauvais joueur qui ne voulait pas céder la place. Rouler sur la glace est impossible, nous le savons tous, mais sur la neige, c’est à peine moins compliqué ; avec des pneus de 21, sur des routes au relief marqué, avec des voitures qui doublent en vous éclaboussant de boue neigeuse, la chose devient un défi qu’aucune bête au monde n’a jamais osé relever. Mais nos trois mousquetaires l’ont fait !

P1000846         Cette image, à méditer, n’est pas un montage !!! Même les voitures étaient suédoises ce jour là !

Lors de la retraite de Russie, les hommes comprenaient qu’ils étaient finis quand leurs pieds insensibles sonnaient sur la glace sans pouvoir se réchauffer, après qu’ils les aient entourés de bandelettes, couverts de paille et tapés sur le sol. Nos cyclos n’en étaient pas là, me direz-vous ! Peut-être, mais ils n’en étaient pas loin. Quand les doigts ne se plient plus sur les manettes, que les tremblements persistent quoiqu’on fasse, que seule la peur de tomber vous maintient en équilibre, la fin est proche et le cyclo, qui commence à délirer, n’espère plus qu’un Saint Bernard avec son tonneau de vieux rhum millésimé, un La Mauny, un Neisson ou même un Damoiseau, c’est dire dans quel état était l’équipe qui se muait lentement en bonshommes de neige à roulettes. Hélas, au temps des hélicos et des dameuses, il y a belle lurette que les Saint-Bernards ne s’aventurent plus sur les pentes neigeuses et picolent tranquillement leurs tonnelets dans leurs chenils climatisés.

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Bref, de cette Bérézina cyclotouristique naquit l’horrible réputation de la Creuse à l’UCNA.

Or il se trouve en notre club un esprit aventureux, Yves, qui non seulement fréquente la Creuse, mais y a établi ses quartiers d’été au plus haut du plus petit village : Crozant où il lutte vaillamment contre les excès du froid humide en hiver et de la chaleur moustiqueuse en été, dans une délicieuse petite maison aménagée avec art. Après avoir conseillé des générations de nantais sur le choix de leur mobilier, il a géré le sien avec une maestria admirable ; comme quoi le cordonnier n’est pas toujours le plus mal chaussé.

Il se murmure, cela reste à confirmer, que c’est en pressentant le prochain voyage en Creuse que Jean-Claude, rescapé de l’odyssée précédente, a préféré s’auto-fracasser une jambe plutôt que de repartir, peut-être même est-ce Christiane qui la lui a cassée,.. Roger ayant promptement et fort sagement, décliné l’invitation…

Mais il se trouvait un baroudeur invétéré, Alain, et un grand naïf ignorant, Antoine, pour se lancer dans l’aventure : un voyage itinérant en Creuse au départ de Nantes.

3 Mousquetaires    Yves, Alain, Antoine, les trois mousquetaires dans leurs habits de lumière

Il faut dire quand même, que cette équipée avait été préparée avec un niveau de précision jamais atteint ; un stage de deux jours à Pontivy, sur la bien nommée île des Recollets, pour apprendre à se servir d’un modèle bien particulier de GPS, conseillé par les plus hautes instances de la Fédé. Nous voulions mettre tous les atouts de notre côté, hélas, à défaut d’atouts, il y a parfois des donnes sans issue… Ce fut un grand moment de solitude à trois, puis deux, sur lequel l’auteur jette un voile pudique et ne souhaite pas s’étendre, laissant cependant aux lecteurs le soin d’analyser les mines radieuses d’Yves et Alain lors de la première matinée.

UC consternation GPS        Si ce n’est pas des mecs qui ont compris le truc, je demande qu’on m’explique…

Par la suite, les choses se sont gâtées… Quant à Antoine, il avait lâchement fui, sous le prétexte futile, mais juste, que son portable Mac ne téléchargeait pas le logiciel… Il quitta la réunion en s’excusant platement et traversa la ville goguenard, en dansant la carmagnole des formateurs, sans le moindre GPS et en suivant, pour s’orienter, les indications d’indigènes présents sur le chemin de la gare. Après une demie heure de marche, il arriva bien à ladite gare… qui était fermée depuis des années pour cause de vétusté. L’endroit était désert, la pluie commençait à tomber, deux amoureux épanchaient leur tendresse dans une Clio et une grosse dame passa sur une mobylette bleue Motobécane hors d’âge… C’est dans ces moments douloureux que l’on voudrait croire en un Dieu paternel qui cherche avec nous la solution… Assez désemparé, Antoine choisit de monter dans le premier bus qui passerait et se retrouva à Rennes, puis à Redon et enfin à Nantes en moins de huit heures de trajet pour 150 km, une vraie allure de cyclo !

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Désolé, je n’ai pas trouvé de grosse dame en mobylette, je vous laisse extrapoler… Hein, elle fait peur, à vous aussi ?

Forts de cet enseignement sophistiqué, les trois compères décidèrent de revenir à la carte papier et confièrent cette mission au plus doué et par ailleurs maître des routes, ayant fait plusieurs fois le trajet, Yves.

Il faut reconnaître que les cyclos se divisent en deux groupes inégaux : une minuscule élite qui lit les cartes et une foule docile qui se laisse tirer. Les premiers, minorité agissante et pour tout dire, indispensable, vivent d’exaltantes expériences comme notre ami Claude, capitaine de route, l’été dernier, qui avait malencontreusement monté sa carte à l’envers sur sa sacoche de guidon et était contraint de s’arrêter et se mettre à l’envers devant son vélo, chaque fois qu’il voulait vérifier sa route. Ceux doutent feront leur miel des trois images qui suivent.

Dans la première, notre ami vient de s’arrêter pour mieux comprendre pourquoi il a tant de mal à trouver la route ; il chausse ses lunettes, et regarde d’un œil suspicieux le photographe qu’il soupçonne déjà – bien à tort car confondant information et calomnie – de préparer un mauvais coup…

UC Claude 3         Milou, arrête, il n’y a pas de quoi rire…

Dans la seconde, en l’absence de Lucien, Milou qui ne voit que d’un œil, lui montre le chemin, ce qui souligne l’importance de l’esprit d’équipe dans notre club.

Uc Claude 2         Puisque j’te dis qu’c’est là !

Dans la troisième, enfin, il est dans le bon sens, c’est à dire le dos à la route, route qu’il pourra poursuivre en se retournant ! Son sponsor de cuissard, il signore Fassa Bortolo, a pour slogan « Qualità per l’edilizia« , ce qui signifie « La qualité pour le bâtiment »… Attention à ne pas construire la cave dans le grenier… Passons.

UC Claude         

C’est pourtant simple ; ce qui est derrière est devant, de toutes façons, je lâche pas le guidon…

Cette ironie facile, ne nous fera pas oublier que nous devons une grande reconnaissance à tous ceux qui acceptent des capitanats de route au péril de leur réputation et remercions-les avec gratitude, Claude en premier. Les petits malins qui sourient de cet incident sont généralement les mêmes qui flânent en ne s’intéressant qu’aux charmes du paysage… Laissant aux courageux navigateurs la responsabilité de la route.

Donc nous partîmes un lundi matin humide sans être vraiment pluvieux. À la différence, des trois mousquetaires, nous étions trois. Yves qui nous emmenait était l’homme responsable du groupe, le gars sérieux sur qui on peut toujours compter ; il pense sécurité, connaît tous les parcours et les routes les plus isolées, paradis des cyclos. Servi par une force naturelle, c’est un chef. Alain est un lutin joyeux, enfin débarrassé de tâches organisationnelles complexes et bien décidé à rire sa retraite. Il fait du tandem, du vélo d’appartement et court après ses performances de jeune homme. Quant à Antoine, c’est un rêveur gaffeur à la mémoire trouée, qui se prend pour Chateaubriand à la recherche de ses Mémoires d’Outre-Tombe, mais il l’est plus côté steak que côté plume. Tard venu au vélo, il fait ce qu’il peut.

P1290687         Le bonheur ; Yves mène la troupe et je roule derrière, peinard sous une arche verte

IMG_3556         Alain tel qu’en lui-même

L’étape du jour était de 150 km et chacun demeurait concentré. Comme toujours, Alain s’évertuait à nous faire rire, interpellant tous les passants de formules joviales ; Alain sur son vélo est l’ami du genre humain. Cette journée nous rappela que le centre de la France n’est pas plat. Il a la réputation de l’être, en réalité, il ondule gentiment et porte une longue houle que ressent parfaitement le cyclo chargé de ses sacoches. Dans ces randonnées, l’esprit s’évade et le temps s’allonge tandis que le corps gère en automatismes le travail des muscles ; changer de vitesse, de plateau, reprendre son souffle, boire, lutter pour atteindre un sommet de côte ou se laisser aller dans les descentes deviennent les éléments d’une concentration nouvelle. Le corps agit indépendamment de l’esprit qui s’évade. On a souvent brocardé le cyclo, sensé être un animal à sang froid et à encéphalogramme plat, juste capable de répéter dix mille fois le même mouvement de jambe : quelle injustice ! Le vélo est un formidable lieu de méditation où l’esprit se dissocie du corps, ivre d’efforts et exalté par la variété des paysages traversés, les parfums et les lumières. IMG_3541         Le porche d’Airvault

Ce fut une belle traversée, menée tambour battant au fur et à mesure que le vent d’Ouest s’affirmait. Le vent dans le dos est au cyclo ce que la cigarette de cannabis est à l’étudiant en sociologie ; il procure, à moindres frais, un sentiment d’euphorie et de toute puissance ; l’étudiant se voit tribun haranguant les foules et le cyclo, plus modeste, jubile ; les bosses diminuent, les descentes s’accélèrent et la virée tourne en cavalcade. D’autant qu’Yves, notre capitaine de route, est connu pour sa puissance et que ces circonstances fastes l’exaltaient ; nous roulions largement plus vite avec nos sacoches que lors de nos sorties du mercredi sans elles… Les conditions étaient d’autant plus fastes que, contrairement au cyclo urbain qui revient sur ses pas et prend dans le nez comme une grosse claque, le vent bénéfique qui le poussait, nous allions poursuivre plusieurs jours notre conquête de l’Est en escomptant le maintien de ces conditions météo.

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         Que la lumière soit sur les cyclos…

Ainsi arrivâmes-opus à Airvault au coeur du Poitou-Charentes. Prenons un peu de hauteur et admirons ensemble quelques images de l’église et du porche !

À suivre…